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jeudi 26 septembre 2013

Parcours militaire de mon père (1940)

Résumé:
 
Après une longue période de calme et de repos appelée "La drôle de Guerre", l'armée Française est réveillée  brutalement le 10 Mai 1940 . Elle va répondre aux SOS lancé par  la Belgique et  la  hollande pays attaqués par l'armée Allemande.
Le GQG Français applique alors la manœuvre dite "Dyle/Breda avec l'aide du corps expéditionnaire britannique et l'aide des forces Belges et hollandaises.
 la Ire armée se positionne sur la ligne Wavre-Gembloux.
 
JMO du Commandant Favriau (1re Bataillon)
Par Henri Favriau
 
 
« Que l’on ne vienne pas dire que le soldat français de 1940 ne voulait pas se battre »
 
Après la chaude alerte de Munich en 1938, qui valut au régiment d’aller occuper ses emplacements de couverture dans la région de sainte Marie aux chênes, Saint privât, je m’étais souvent demandé pendant que je préparais mon bataillon comment il se comporterait  à son premier engagement.
Je pus en juger le 14 septembre 1939. Dans la nuit du 11 au 12, nous avions relevé des éléments du GRCA 3 (groupe de reconnaissance du 3è CA) à Apach sur la Moselle et à l’est de ce village frontière.
En face de nous, les Allemands tenaient solidement les hauteurs du Schneeberg et l’éperon du Hammelsberg. Le 13  le régiment reçut l’ordre d’attaquer pour le lendemain.
Le 1er bataillon devait enlever par ses propres moyens l’éperon rocheux et abrupt du Hammelsberg, qui domine d’environ 200 mètres le riant village d’Apach, dans la verdoyante  vallée de la Moselle, où viennent converger les frontières Luxembourgeoise, française et allemande.
L’artillerie divisionnaire devait donner tout son appui au 2ème bataillon à droite qui avait la mission de progresser en même temps en direction du Schneeberg.
Cela inquiéta bien un peu un de mes commandants de compagnie mais je le rassurai en lui disant que notre mitrailleur le Capitaine De Peich coifferait avec ses mortiers de 80 et ses hotchkiss les points dangereux déterminés au cours des reconnaissances offensives faites la veille.
Le 14 en fin de  matinée, tout était prêt. Chacun connaissait exactement la mission de son groupe  et tous les éléments de tir avaient été calculés avec la plus grande approximation.
L’heure H : 15 heures
Mon Pc est à Rustroff. A 1500 mètres en arrière de notre première ligne. J’avais un bon observatoire d’où je découvrais tout le terrain d’attaque et qui pouvait me permettre de suivre complètement la progression des unités, mais ce n’était pas cela qui m’intéressait surtout : je voulais vivre ce premier combat de la deuxième guerre mondiale et surtout je voulais voir les hommes – les voir de près- étudier leurs réactions : je voulais voir leurs yeux.
Je chargeai donc mon officier adjoint du rôle ingrat de rester au poste de commandement en liaison étroite avec le Pc du régiment et je me rendis aux unités de première ligne qui devaient mener l’action.
Les servants d’engins attendaient impatiemment l’heure H. au moment fixé, ils ouvrirent un feu précis et nourri sur leurs objectifs, tandis que les mitrailleurs balayaient de leurs rafales la crête du  Hammelsberg.
En quelques  minutes, les zouaves escaladèrent les pentes abruptes de l’éperon, s’agrippant aux arbustes et aux rochers et malgré le tir de quelques éléments ennemis, non complètement neutralisés auquel ripostèrent immédiatement nos fusiliers et nos mitrailleurs, couronnèrent victorieusement le Hammelsberg, rejetant à la grenade, l’ennemi bien au-delà de la crête, vers les villages de Perl et d’Oberperl.
Tout cela s’était déroulé avec précision, comme à nos manœuvres du camp de Mourmelon le mois précédent ; la plus grande discipline avait été observée et les zouaves attentifs aux ordres de leurs officiers et de leurs sous officiers empoignaient déjà la pelle et la pioche et commençaient à creuser hâtivement un trou pour la nuit.
Je rentrai le soir à mon poste de commandement à Rustroff ou je dînai du meilleur appétit avec les officiers de mon petit état major. Nos pertes étaient insignifiantes : trois blessés légers. Nous avions des prisonniers et ramené du butin dont le matériel complet d’une section de mitrailleuse allemande.
Une franche gaieté régnait autour de nous. Le meilleur esprit d’offensive animait alors les hommes. Ils étaient dignes de leurs pères, les soldats de Verdun et du chemin des dames, les combattants de la grande guerre.
 
 
 
Sur le Front rien à signaler
 
 
L’hiver 39-40 se passa sans incident. La 12ème Division motorisée après avoir participé aux travaux de fortification dans la région de Solre le Château repassa en réserve générale du G.Q.G des la fin janvier et alla stationner au nord de Saint Quentin.
L’état sanitaire était excellent. 29% de l’effectif était en permission et des le mois de mars on commença le deuxième tour. On ne manœuvrait pas, bien que des unités de chars fussent à proximité, à Fresnoy et à brancourt. Cela aurait causé des dommages aux champs. On tirait peu par suite du manque de munitions d’instructions et un ordre formel nous interdisait d’utiliser nos cartouches de guerre.
Par contre de nombreux exercices de cadres eurent lieu et à la division on étudia en détail une bataille possible en Belgique avec plusieurs hypothèses.
Le commandement s’intéressa particulièrement au confort des troupes et organisa :
  • Des foyers placés sous l’égide des dames de la croix rouges
  • Des jardins potagers afin de venir en aide aux ordinaires et aux popotes
  • Un théâtre aux armées
  • Des conférences sur les vastes sujets touchant à des questions économiques, politiques, mondiales etc.….
La guerre pouvait être longue.
 
10 Mai 1940
 
A l’aube, les sirènes hurlent dans le Nord et l’Est de la France leur signal d’avertissement. Les bombardiers allemands par petits groupes, lâchent leurs projectiles sur les gares, les terrains d’aviations, les usines, les dépôts d’essence, les quartiers habités. Dans les villes de l’Est ou les gens étaient retournés, croyant à un miracle, confiants dans l’avenir, c’est une surprise totale. La TSF annonce l’envahissement de la Belgique et de la Hollande par les armées Allemandes.
Le rêve s’évanouit
La drôle de guerre va-t-elle faire place à une véritable guerre ?
Les Allemands veulent-ils envahir la France par le Nord comme en 1914, en prenant le chemin le plus court et en écrasant tout d’abord la Belgique et la Hollande incapables de retarder leur marche ?
 
En Belgique
 
Alertés le 10 Mai et enlevés trois heures plus tard par des unités spécialisées du train, nous franchissons la frontière Belge le 11 Mai.
Des le passage de la barrière de la douane un triste spectacle s’offre à nos yeux ; celui de la population belge fuyant devant l’envahisseur germain. Tout au long de la route nationale, nous croisons des voitures bondées de femmes, d’enfants et d’hommes chargées de valises, de ballots et de toutes sortes d’objets ; des cyclistes avec un paquet et une couverture rouge ficelés sur le porte bagage, des gens à pieds cheminant en file indienne sur les bas côtés. Tous se dirigent vers la France, gênant la circulation.
Vers cinq heurs du soir nous traversons Charleroi dont plusieurs maisons ont été éventrées par les bombes des stukas. Doublant alors notre étape, nous continuons en direction de l’Est. Le 1er Bataillon  de zouaves est ainsi poussé jusqu'à Temploux, gros village d’un millier d’habitants à quelques kilomètres au nord de Namur.
Dans le village règne le plus grand désordre causé non seulement par la population civile affolée par le bombardement et les sirènes des stukas, mais aussi par les troupes belges en désarroi.
Des soldats chargent des meubles, des males, des ustensiles divers sur des véhicules militaires. Dans une superbe voiture passe un officier d’Etat –major belge avec sa famille et des valises tournant le dos à Liège.
Le débarquement s’effectue néanmoins en ordre sous la menace constante de l’aviation allemande, nullement gênée par la nôtre qui semble avoir disparu. A la nuit, les unités sont toutes rassemblées dans le bois de Fays, à proximité du village, ou les hommes peuvent dormir et se reposer.
 

 

 
La Ruée Allemande
 
Le 14 Mai, vers midi, des éléments de nos divisions blindées, qui avaient été portées jusqu’au canal Albert pour renforcer les troupes belges refluent, complètement désemparés vers nos lignes.
Les chars allemands appuyés par l’artillerie et de nombreux avions de bombardement ont franchi facilement le canal Albert et s’avancent vers nous.
La 1er Armée française qui a quitté la zone frontière fortifiée pendant l’hiver 39-40 pour se porter au secours des belges devenus nos alliés le 10 Mai, va donc se battre à découvert : geste chevaleresque du gouvernement français.
Le choc a lieu, dur, bref et décisif.
C’est une Division Nord-africaine (D.I.N.A), non motorisée, arrivée après nous en ligne, à peine installée qui le reçoit. Les Tirailleurs se battent vaillamment, mais ils ne peuvent empêcher l’ennemi de percer notre système de défense et de progresser.
D’autre part les nouvelles de la 9ème armée au sud de la Sambre sont mauvaises. Notre flanc droit est découvert et nous risquons d’être encerclés.
Le 15 Mai, nous recevons l’ordre de battre en retraite
 
La retraite
 
Des le début de l’après midi, le général JANSSEN, commandant la 12ème D.I.M m’ayant convoqué à son PC m’informe du mouvement de retraite de la division.
«  Les bataillons au contact de l’ennemi décrocheront à la tombée de la nuit et gagnerons leurs nouveaux emplacements avant le jour. Le 1er bataillon du 8è zouaves et un bataillon du 106è RI s’installeront en position défensive sur le ruisseau de l’Orneau et couvriront le repli de la division.
Mission : « Tenir sans esprit de recul jusqu’au 17 mai au matin »
Après une  reconnaissance rapide faite en « Tempo » (voiture allemande de liaison tout terrain) je retourne à Temploux donner l’ordre de mouvement du bataillon.
A la tombée de la nuit, les compagnies sont en place sur leur nouvelle position. Deux sections du génie divisionnaire préparent hâtivement des fourneaux de mine afin de faire sauter le lendemain matin les ponts de la route et du chemin de fer reliant Charleroi à Namur. Je m’arrête près du pont de la route, à la sortie ouest du village d’Onoz en contact étroit avec nos avant postes.
Toute la nuit les colonnes d’infanterie et d’artillerie avec leurs trains défilent tous feux éteins et en silence.
A 4h30 tous les gros sont écoulés. Nos avants postes sont alors poussés en avant des bois qui bordent la rive droite de l’Orneau. L’un d’eux tenu par la 1ère section de la 1ère compagnie, à droite du dispositif, se trouve ainsi à 2 kilomètres en avant de notre ligne de résistance, en enfant perdu. Reconnaître l’ennemi et le retarder au maximum.
Renseigner : mission périlleuse pour un avant poste, dans un bois ou toutes les surprise sont possibles.
A 8h35, les ponts sautent et s’écroulent avec fracas. Nos sapeurs ont bien travaillé. Les zouaves sont prêts et attendent.
 
Violents combats à l’arrière garde
 
En fin  de matinée nos sections aux avants postes reconnaissent l’ennemi et l’obligent à se déployer en lui infligeant des pertes. Elles rentrent l’après midi, vers 16 heures ayant entièrement rempli leur mission.
Quelques minutes plus tard, les coups de fusils crépitent un peu partout, bientôt suivis d’explosion de grenades. Ce sont les compagnies allemandes qui prennent notre contact et essayent de franchir le ruisseau et la route qui le longe. Les zouaves tiennent bon et l’on distingue très nettement les rafales de nos fusils mitrailleurs, claires et sèches, dont l’écho nous est renvoyé par le bois.
Silence relatif d’un quart d’heure. Puis les obus de la batterie d’artillerie régimentaire allemande commencent à tomber, mais leur tir n’est pas ajusté et ne nous cause aucun mal.
Nos mitrailleuses, nos canons antichars bien camouflés restent muets : ils ne se feront entendre que lorsque les allemands déclencheront leur attaque qui ne saurait plus tarder. En effet, vers 17h30, le tir de l’artillerie ennemie devient plus intense et des obus de gros calibre vont même fouiller nos arrières, sur nos renforts supposés, et sur la batterie de 75 qui nous appuie. L’attaque allemande se déclenche alors sur tout le front, avec une extrême violence. Nos mitrailleuses et nos engins tirent sans discontinuer.
Les zouaves sont à la fête.
Retranchées sommairement depuis la veille mais suffisamment protégés dans leurs trous des éclats d’obus, ils attendent le choc, calmes et ardents, ne tirant qu’à bon escient         et causant de lourdes pertes à l’ennemi, bien appuyés par les artilleurs du 25ème RA dont les obus passent en sifflant au dessus de nos têtes
Partout l’assaut est repoussé ; néanmoins devant la 2ème compagnie, les allemands ont réussi à s’approcher à 50mètres de notre ligne et nos hommes ne peuvent bouger de leurs abris sans risquer de se faire abattre. Le sergent chef Grossard au poste d’observation du bataillon remarque alors un rassemblement ennemi devant la 1ère compagnie à notre droite.
La batterie de 75 du 25ème RA renseignée par téléphone, déclenche alors aussitôt sur le point indiqué quelques rafales de 75 et nos observateurs ne peuvent réfréner leur joie bruyante à la vue des allemands qui s’éparpillent de tous les côtés, cherchant un abri, un fossé, un trou.
 
Marche dans la nuit
 
Vers 19 heures, je reçois du Colonel commandant l’infanterie divisionnaire l’ordre de décrocher à la tombée de la nuit et de diriger le bataillon sur Lambersart ou je dois recevoir de nouveaux ordres.
Au bas du papier, ces mots du colonel : «  les allemands sont à Fleurus ».
Ils ont donc progressé sur notre gauche et menaçant de couper notre ligne de retraite. La situation est très critique. Je sais que la division a déjà fait mouvement sur Charleroi et que les colonnes ont été bombardées par des stukas.
A 21 heures, le repli du bataillon commence. Les canons de 47 de la batterie divisionnaire anti-chars, ceux de 25 tractés par des latils ou chenillettes partent les premiers, les bruits des moteurs au ralenti masqués par des rafles de mitrailleuses. Nos mitrailleuses lourdes suivent, puis les compagnies F.V en commençant par la droite.
Toutes les opérations se passent dans le plus grand calme, sans bruit, en ordre. Nous avons un seul blessé, le caporal Chasseigne, député de l’Indre qui a refusé de coudre des galons de sous-lieutenant avant de les avoir gagnés au feu.
A 22 heures, la section de la 2ème compagnie qui doit couvrir notre marche quitte ses emplacements de combat, au nez de l’ennemi et prend la route de Velaine. J’arrête au passage à mon PC, la patrouille de queue et nous écoutons pendant cinq minutes. Rien l’ennemi n’a pas bougé. Le silence est impressionnant. Les hommes sont calmes, très calmes, bien qu’ils se soient battus toute la soirée, l’un d‘eux me dit « Les boches ? Bah ! Ce qui m’embête, c’est de ne pas pouvoir allumer une cigarette ! »
Le 17 Mai à la pointe du jour, le dernier élément du bataillon arrière –garde franchit le pont sur le canal de Bruxelles à la sortie ouest de Charleroi. Les sapeurs font aussitôt sauter le pont. Très fatigués par les combats de la veille et par une marche de nuit de 40 km, les hommes vont se reposer dans le de Monceau à 5 km environ de la ville.
Pas d’ordre, mais on entend les canons de 75 qui tirent sans arrêt. Sur ces entrefaites, l’adjudant Badée, chargée des voitures, guidé par un motocycliste du bataillon lancé à sa recherche, nous rejoint et nous apporte quelques percolateurs remplis de café chaud naturellement très apprécié.
Je lui donne alors l’ordre d’amener le ravitaillement pour midi et de distribuer un repas copieux et chaud puis de recompléter notre dotation en munitions.
« Où est le Colonel ? » Badée me répond que les deux autres bataillons sont déjà engagés dans la boucle du canal au nord de Charleroi, mais qu’il ignore ou se trouve le PC du Commandant du régiment.
J’appelle le chauffeur de la Tempo, «  En route ! PC de la Division ! Trazegnies ! Je t’indiquerai le chemin ! »
Est-ce de ne pas avoir dormi ? Est-ce la désolation du pays que nous traversons, vidé de tous ces habitants ? Est-ce le harcèlement des obus allemands qui tombent un peu partout, principalement sur nos nœuds de communication ? Nous filons sans rien dire, nous avons hâte de savoir. A Trazegnies, un LCL de l’EM nous indique que le Pc du commandant du régiment : Ferme du Corbeau, salués par e nombreuses salves allemandes, nous y parvenons enfin.
Le régiment est engagé à fond dans la boucle du canal et tient les passages de Gouy et de Pont de Celles, attaqués sans répit par les allemands.
Les écluses rompues ont laissé s’écouler l’eau et le canal est franchissable aux chars. La situation est critique et l’arrivée du 1er bataillon que l’on croyait disparu à l’arrière garde apporte une détente dans les esprits. Il sera engagé des cette nuit même entre le 3ème bataillon du 8ème Zouaves et le bataillon Devaux du 150ème RI. Il n’est pas question de repos. On mange et l’on refait le sac.
Les commandants de compagnie partent à 7 heures du soir en side-car effectuer les reconnaissances, devançant leurs unités conduites par les lieutenants, ils arrivent dans la zone de combat au moment ou se déclenche une contre attaque du 3ème bataillon contre l’ennemi qui a réussi en, fin d’après midi à prendre pied de ce côté du canal. Pris sous un feu de barrage, nous sommes obligés de nous aplatir fréquemment à travers champs avant d’arriver par bonds au Pc du commandant du 3ème Bataillon.
Ce dernier ne nous cache pas ses inquiétudes : une de ses compagnies a subi de lourdes pertes et il est anxieux de nous voir arriver afin de lui permettre de rétrécir son front trop large pour les moyens dont il dispose.
 
Nouveau Recul
 
A la tombée de la nuit, la tête du bataillon n’est pas encore arrivée lorsque nous recevons l’ordre de retraite. La division décroche du canal de Bruxelles à Charleroi et doit faire mouvement en direction de Mons.
Il faut rattraper le bataillon qui monte en ligne en colonne par un, afin d’échapper aux bombardements des stukas et le faire changer de direction. La nuit est noire affreusement noire. Par malheur, une erreur de marche  a fait dévier la colonne que nous rattrapons enfin vers 11 heures du soir du soir. Cette nuit encore, il faudra marcher sur Mons par Fontaine l’Evêque et Binche, marcher encore pendant 37 kms.
 
Nouvelle étape de nuit
 
A fontaine l’évêque, la route est déjà fort encombrée. Une colonne d’artillerie, des trains de différentes unités s’en vont pèle mêle vers l’ouest.  Chacun marche attentif à ne pas perdre dans la nuit noire l’homme qui le précède. Personne ne parle ; on entend que les bruits sourds des pas des hommes, les pieds des chevaux qui martèlent la chaussée et les roues des caissons jetant leur note métallique dans ce lugubre concert.
9 kms plus loin, à Binche, l’embouteillage est complet. Des véhicules de toutes sortes occupent la chaussée, à trois de front, avançant, s’arrêtant, repartant et continuant ce manège jusqu’au croisement avec la route de Louvière par laquelle débouche une nouvelle colonne. On dirait que tout le monde a hâte de gagner du terrain vers l’ouest. C’est à celui qui passera le premier sans considération d’aucune sorte. Les unités sont tellement enchevêtrées les unes dans les autres qu’il faut attendre le lever du jour pour les remettre en ordre.
D’accord avec les commandants de compagnies, nous décidons de faire une halte de deux heures à Binche. Les hommes sont très fatigués et d’autre part notre marche sera ensuite moins pénible lorsque les gros se seront écoulés.
L’ennemi ? Nous nous battrons s’il le faut. Je pose la question à un groupe de zouaves qui cheminent en ordre derrière leur caporal. «  Préférez vous continuer à marcher et suivre la colonne, ou vous reposez ici pendant 2 heures, avec le risque que d’avoir les boches sur les talons ? ».
L’un d’eux, de la disponibilité, un ancien du bataillon du temps de paix après avoir regardé du coin de l’œil ses camarades répond avec le sourire. « Le boche, on s’en fout on a des cartouches »
Ce sourire sur vos visages exténués, mes chers camarades de combat de 1940 qu’il était éloquent et réconfortant ! Quelle confiance mutuelle n’exprimait  t’il pas !
Il fait grand jour quand nous repartons de Binche et nous reprenons la colonne par un, le « mouchard » (avion d’accompagnement allemand ayant un officier observateur à bord) nous survole déjà à 1200 mètres d’altitude observant nos mouvements. A Villers, un officier de l’EM de la division nous fait changer d’itinéraire et nous aiguille sur Harmignies, Harveng et Ciply ou doit cantonner le régiment.
Cela allonge notre étape, les hommes sont épuisés après deux marches forcées de nuit consécutives. Beaucoup ont les pieds écorchés et il y a des trainards. Une camionnette déchargée à Ciply retourne prendre les sacs des plus fatigués. Par petits paquets, tous arrivent au cantonnement avant la distribution de la soupe  du soir, heureux enfin de pouvoir goûter une nuit de repos.
 
La guerre Eclair
(Blitzkrieg)
 
Le lendemain 21 mai est enfin une journée de repos, ce qui veut dire que nous ne nous battons pas et que nous ne marchons pas. Cela ne nous dispense pas de nettoyer les armes, les équipements, de revoir les moteurs des véhicules qui ont roulé toute la nuit et de refaire les chargements, nous devons être constamment prêts à faire mouvement.
D’autres unités du régiment sont aussi cantonnées à la Coulée et naturellement  chacun interroge son voisin et voudrait savoir. Les renseignements que nous pouvons obtenir par la TSF, nous causent de grandes surprises. Nous écoutons tout ; les émissions françaises, anglaises et allemandes afin de faire le point :
« Le général Weygand a pris hier matin le Commandement des Armées Alliés »
« Le général Weygand a rencontré aujourd’hui Lord Gort et les roi des Belges »
« M Churchill a approuvé les mesures prises par le général Weygand et ordonné que toute l’aviation britannique participe à la bataille »
« La VIIème armée commandé par le Général Frère doit attaquer demain en direction du Nord pour faire sa jonction avec le G.A 1 (groupe d’Armée n°1) »
(Radio Stuttgart) « Nos colonnes blindées ont atteint hier la somme et remontent vers le Nord-ouest en direction d’Abbeville »
(Radio françaises) « La VIème  Armée commandée par le général Touchon prend à revers les forces allemandes aventurées dans la Somme »
(Radio anglaise) «  La RAF  a fait subir des pertes considérables à l’aviation allemande »
Des explosions proches nous font cesser l’écoute. Obus ou bombes ?
Ce ne sont que des bombes.
 
Un secteur comme en 14-18
 
Un motocycliste de PC du Colonel nous apporte un pli.
Notre départ est fixé au lendemain 22 Mai. Le régiment doit aller prendre position entre Orchies et Tournai ; les troupes anglaises établies en avant sur l’Escaut doivent se replier dans le courant de la nuit. A midi nous quittons le coron de la Coulée et prenons place dans la colonne entre le 3ème bataillon et le 2ème. Des le passage au point initial, le chef de bataillon fait prendre la colonne par un : c’est la formation la plus souple, la moins fatigante pour les hommes et la moins vulnérable.
Les zouaves n’ont d’ailleurs plus aucune crainte des bombardiers à croix gammée.
Lorsque ceux-ci semblent dessiner une attaque, les hommes sur un geste du chef de section s’écartent de la route et se portent à 50 mètres, à gauche ou à droite, dans les champs, les vergers et se couchent pendant toute la durée du bombardement puis se relève, reprennent la route et repartent.
A deux reprises, notre colonne est ainsi prise à partie par les stukas  et la première section de la 1ère compagnie est durement sonnée en traversant Wallers, son chef le jeune sous-lieutenant Bénard, très estimé et très aimé de tous y est mortellement blessé, alors qu’insouciant du danger pour lui-même, mais soucieux de la vie de ces hommes, il venait de les faire coucher, lui-même restant debout dans la grande rue de Wallers.
Le seul blessé de la journée.
A la tombée de la nuit, nous atteignons Bourghelies, notre point de destination. Des anglais sont dans le village et nous apprenons que leurs derniers éléments au contact sur l’Escaut ne doivent pas se replier que le lendemain 23. Nous avons donc 24 heures pour nous organiser.
La ligne Cysoing-Bourghelles-Bachy que nous devons tenir sans esprit de recul court le long de la frontière franco belge aussi y trouvons nous le lendemain matin quelques ouvrages de fortifications établis par les anglais pendant l’hiver 39-40 et notamment un fossé anti-chars presque continu que nous décidons d’utiliser.
La journée du 23 est toute employée à creuser les emplacements de nos armes lourdes, à relier les ouvrages déjà existants dont nous tirons parti à boucher les brèches des réseaux et à placer des mines anti-chars sue les itinéraires probables des blindés allemands.
Tous les chefs de groupes profitent du court répit qui nous est accordé pour prendre une liaison étroite entre eux et leurs voisins.
Dans la nuit, les anglais battent en retraite et leurs derniers éléments passent nos lignes au petit jour en bon ordre, nous lançant un amical «  bye-bye »
Nous avons plus qu’attendre le choc ennemi. Des 9 heures, nos observateurs signalent des colonnes allemandes en marche vers Eplechies et une heure plus tard, nos avant-postes ouvrent le feu sur les premiers éléments allemands qui essayent de déboucher du bois de fougères, sur notre droite
D’autres groupes qui cherchent à s’infiltrer dans nos lignes sont reçus à coups de fusil par les zouaves qui les attendent à bonne distance afin de mieux les ajuster.
En même temps notre artillerie de 75 effectue des tirs courts et massifs sur les points sensibles du bois de Fougères et sur les arrières ou des rassemblements ennemis sont signalés.
La pression allemande devient néanmoins de plus en plus foret et partout le contact est pris. A midi l’artillerie adverse entre en action. Quelques obus de réglage tombent non loin de l’endroit d’où je regarde, en compagnie du capitaine De Peich, les flanquements réalisés par nos mitrailleuses lourdes.
Des radios installés près de nous avec leurs postes ER 40 nous appellent ; « On les entend bien ! »
En effet nous saisissons très distinctement à l’écouteur ; « Letzer schuss-zu kurz-300meter ! (Dernier coup trop court 300mètres)
Un avion allemand d’observation nous survole précisément. Et trois minutes après, une salve bien nourrie s’abat sur un point de terrain à 300 mètres derrière nous. Des hommes rejettent alors un coin de la toile de tente qui les camoufle eux et leur pièce et éclatent de rire. Le capitaine De Peich m’explique que les servants de mortiers ont installé justement à l’endroit battu par les obus allemands une fausse pièce de mortiers avec un tronc d’arbre et simulé deux hommes avec des capotes bourrées d’herbe.
Cependant l’ennemi s’acharne à tirer sur nos lignes et particulièrement sur les ouvrages qui flanquent notre fossé anti-chars : son attaque semble imminente
A 16 heures, un premier assaut est repoussé par nos éléments de premier échelon, mais une deuxième préparation d’artillerie plus violente que la précédente a lieu sur toute la première ligne où nous ne laissons que les éléments indispensable à notre sûreté, lesquels sont en outre bien abrités. A18 heures, lorsque les allemands se ruent à l’assaut de nos positions, ils sont cloués sur place par nos fusiliers et par nos mitrailleuses lourdes réparties en profondeur et dont certaines admirablement camouflés ont peu souffert  du tir de l’artillerie adverse. L’assaillant a de lourdes pertes et est obligé de se retirer, laissant de nombreux cadavres dans le fossé anti-chars que ses éléments de choc avaient réussis à atteindre.
 
La tragédie de Lille
 
Après ce dur échec, l’ennemi ne réagit pas et contre notre attente, nous passons une nuit relativement calme, ainsi dans la matinée du 25. Des escadrilles allemandes de bombardement  passent à plusieurs reprises au-dessus de nos positions, se dirigeant vers le sud-ouest en direction d’Arras d’où nous entendons une canonnade intense et de sourdes explosions.
Que se passe t’il la bas ?
Est-ce l’armée Touchon qui attaque ?
Au PC du régiment on ne sait rien. L’après midi l’ennemi recommence à pilonner nos première lignes  Vers 3 heures, il nous couvre d’obus fumigène et déclenche une nouvelle attaque aussi forte que la veille. Des le lancement des fusées rouges toutes nos armes automatiques réalisent  à plein le plan de feux prévu, tandis que notre artillerie de 75 déclenche aussitôt ses tir de barrage.
En aucun point l’ennemi ne réussit à prendre pied dans nos positions ; un de ses groupes étant parvenu à franchir notre réseau devant un saillant à la sortie ouest de Bachy est rejeté durement à coups de grenades.
Nous avons rien à envier aux combattants de 14-18 et si ceux-ci connurent des secteurs plus agités ou la terre tremblait  bouleversées par des obus de gros calibre, les hommes de 40 savent montrer le même courage, le même sang-froid, le même esprit de sacrifice dans des occasions qui leur sont offertes.
Le 26 nous recevons l’ordre de retraite. L’ennemi a réussi à franchir la Lys dans la région de Courtrai et les troupes alliées ont du d’autre part abandonner tout le saillant d’Arras.
Nous décrochons donc à 21 heures chaque compagnie laissant sur place une section pour couvrir son mouvement, laquelle se retire elle-même avant le jour, pour gagner Péronne-en-Mélanchtois à 12 kms environ au sur est de Lille.
Au début de l’après midi du 27, nous recevons l’ordre de la division d’aller nous installer défensivement sur la Lys, dans la région de Nieppe, le 1er bataillon doit tenir le pont de Nieppe à 1 kms au nord-ouest d’Armentières.
L’ennemi s’est emparé de Boulogne  le 25 et la veille Calais est tombé entre ses mains malgré l’héroïque résistance des troupes de la 21ème division du Général Lanquelot. Des troupes anglaises se retirent  de la batille et retraite au nord de la Lys. Les belges ont été enfoncés dans la région de Courtrai et leur capacité de résistance parait bien faible.
Les succès des allemands sont déconcertants. La 1ère Armée se trouve acculée à la mer. L’angoisse étreint les cœurs et se lit même sur le visage des plus braves, de ceux qui veulent espérer  jusqu’au bout. L’avenir est bien sombre et pourtant quel réconfort de vivre ces heures tragiques au milieu des soldats français de 40 dont le moral reste toujours élevé dont la volonté de se battre augmente devant le péril et qui n’ont pas encore subi d’échec.
A la tombée de la nuit nous prenons la route de Lille ou nous arrivons vers minuit. La grande cité est silencieuse et nous la traversons entièrement pour gagner la route nationale numéro 42 qui mène à Armentières.
 A Peine  avons-nous dépassé la citadelle et longé le canal avant de nous engager sur la route de Lomme que nous tombons en pleine cohue ; des véhicules de toutes sortes, des attelages, des hommes en débandade apparente refluent vers Lille.
De section à section l’ordre passe :
-          Halte ! Gardez vos distances !
Les motos au commandant ! La nuit est noire et l’on voit à peine devant soi. Que se passe-t-il ?
Nous interrogeons les gens qui ont fait demi tour et semblent pressés.
Les allemands sont à Lomme, la route est barrée par des blindés. Ce n’est pas une raison pour se sauver. Le sous-officier ainsi interpellé ne répond pas tout d’abord, puis il dit qu’il appartient à un service d’état major et qu’il s’est perdu dans la foule comme dans un tourbillon.
Naturellement la prévôté impuissante ne se montre pas et aucun organe régulateur ne fonctionne aux carrefours d’itinéraires. C’est une horde qui déferle sur Lille.
Je place immédiatement une section en avant-garde puis apercevant alors la voiture du commandant du régiment, je vais aussitôt rendre compte à ce dernier des évènements. Très surpris, il ordonne un arrêt du mouvement et va prendre les ordres du commandant de l’infanterie divisionnaire qui arrive.
Il revient peu de temps après et me prescrit d’envoyer une section en reconnaissance  sur Lomme.
« J’enverrais plutôt une compagnie dis je et je me tiendrais prêt à la soutenir »
« Non, une section suffit pour vous rapporter des renseignements »
Je renforce néanmoins la section du sous-lieutenant Panet, désignée pour la reconnaissance par une pièce de 25 et je lui envoie en outre un motocycliste de liaison.
Une demi-heure plus tard nous recevons le billet suivant :
«  3h45 sortie Est Lomme. Les allemands ont quatre ou cinq voitures blindées dan Lomme et une cinquantaine de tirailleurs embusqués dans les maisons. Les 1er et 2ème groupe du 25ème RA se battent dans le village mais n’on,t pu forcer le passage. Grosse pertes chez les artilleurs ».
Ce renseignements est transmis aussitôt au commandant du régiment et nous attendons l’ordre d’engagement qui nous emble inéluctable.
C’est le contraire qui se produit. Dans les circonstances actuelles, le combat doit être évité et il sera recherché un nouvel itinéraire plus au nord pour atteindre la Lys.
En attendant le retour des reconnaissances motocyclistes sur les routes supposées libres, nous nous regroupons dans le parc à l’ouest de la citadelle et profitons d’un court repos avant la reprise du mouvement. Vers 8 heures, inquiet de ne recevoir d’ordre, je vais au PC du régiment. Le colonel est assis dans le jardin d’une villa abandonnée, ayant autour de lui les officiers de son état major. Il ne sait rien sur la situation  et attend les ordres du commandant de l’infanterie divisionnaire.
«  il faut partir, dis-je nous ne devons plus attendre. Nous avons la mission d’aller nous installer sur la Lys. Tout retard peut  être néfaste.
Examinant alors les routes possibles et voyant celle de la Deule ou se sont engagés les colonnes hippo et auto bombardée par l’aviation allemande, nous décidons ensemble de prendre l’itinéraire Lille, Lambersart, Verlinghem, Frelinghien, route sans arbres exposés aux de l’ennemi sur laquelle nous ordonnerons aux unités la formation la moins vulnérable, la colonne par un.
« Prenez la tête, me dit le colonel et emmenez tous les canons de 25 pour protéger la colonne contre les incursions possibles de blindés ennemis. Les deux autres bataillons suivront ».
Toutes les compagnies sont prêtes et n’attendent que le signal du départ. On dirait qu’elles ont un noir pressentiment  et sans perdre un instant, elles se mettent en marche.
Les canons du Lieutenant Lheureux, tracté par latils , doublent la colonne, la devancent et sont mis successivement en batterie sur les chemins que pourraient emprunter des blindés allemands venant de Lomme ou de Capinghem pour nous attaquer de flanc.
Sur la route, tel un long serpent de cinq kilomètres, le régiment chemine à bonne allure. Il faut admettre que l’aviation allemande avait des objectifs plus denses à bombarder car nous ne recevons pas une seule bombe jusqu'à la Lys, que les éléments de tête du 1er bataillon franchissent vers 11 heures. D’autre part nos canons de 25 – sauf un qui a la chance d’immobiliser un blindé ennemi aventuré en pointe d’un premier coup tiré à 500 mètres- n’ont pas à intervenir et rallient la colonne avec les derniers éléments.
NOTA. Nous apprenions le soir même que les allemands  avaient réussi à encercler complètement Lille dans l’après midi, barrant ainsi la route de repli des 4è, 15è 25è divisions, de la 2ème D.I.N.A et de la division marocaine.
Ces troupes d’élite, après avoir vainement tenté de se frayer un passage devaient cesser la résistance le 21 Mai à 20 heures avec les honneurs de la guerre.
 
 
 
La dernière étape
 
A peine installé à pont de Nieppe, un contre ordre nous envoie au Leuthe, à 3 kilomètres environ de Bailleul. Toute la soirée, la pluie ne cesse de tomber et les zouaves qui viennent d’accomplir une étape forcé de près de soixante kilomètres, arrivent harassés dans les fermes où ils doivent passer la nuit en cantonnement d’alerte.
Enfin se reposer et dormir.  – dormir et se reposer ? Non pas cette nuit.
A 9 heures du soir, le commandant du régiment convoque les chefs de bataillon à son poste de commandement à la Crèche.
En quelques mots, il les met au courant de la situation. J’arrive à l’instant du PC de la division dit-il et notre situation est plus mauvaise que vous ne vous y attendiez .Le roi des belges Léopold a capitulé sans conditions, hier à 23 heures. Lord gord a ordonné  le repli des troupes anglaises sur la côte en vue de leur évacuation. Dans Lille encerclés résistent cependant encore les débris des sept belles divisions qui tenaient au sud le saillant formé par Carvin, Bouchain, Denain, Condé et rien ne peut être tenté avec quelque chance de succès dans le but de les dégager.
La capitulation des belges et le repli des troupes anglaises ont permis aux allemands de progresser aujourd’hui sur les flancs de la poche défendus par les corps restants de la 1ère armée qui sont menacés d’être entourés des demain matin.
Le général Prioux, partisan de résister sur la Lys a décidé de lier son propre sort à celui de la majeure partie de son armée qui se bat encore glorieusement dans Lille et ses faubourgs et ne veut pas quitter Steenwerck.
Il a toute fois autorisé le général de la Laurencie, commandant le 3ème CA, de prendre le commandement de l’ensemble des 1er, 12ème, 32ème divisions d’infanterie et du corps de cavalerie du Génie Langlois et d’essayer de gagner Dunkerque en deux colonnes.
Nous devons gagner la côte immédiatement si nous ne vouons pas être faits prisonniers. Le colonel avoue avec tristesse que les généraux Janssen et Lucas commandant la 12ème et 32ème DI qu’il a vus à Steenwerck paraissaient très inquiets  sur la situation.
Il faut absolument convaincre les hommes de la nécessité impérieuse de partir cette nuit. Abandonnez les véhicules, laissez les sacs, les apprivoisements en munitions, les armes lourdes après les avoir rendus inutilisables et partez le fusil à la main, quelque biscuits, une boite de viande de conserve et des cartouches dans les poches.
« Dites bien aux hommes, ajoute le colonel, que la 12è DI motorisé doit être transportée une des premières en Angleterre »
A onze du soir, par une nuit noire, le 1er bataillon prend la tête du mouvement. Pas un cri, pas un murmure, pas une cigarette, les zouaves arrachés de leur sommeil,  se sont reformés en colonne et marchent  en silence.
Le lieutenant adjoint, un jeune parisien officier de réserve, ne peut cacher son admiration et me confie ;
« Je n’aurais jamais cru que les hommes soient capables d’un tel effort et puissent faire preuve d’un tel esprit de discipline. Ils sont sublimes. »
Il fait nuit noire, affreusement noire lorsque la première compagnie qui ouvre la marche pénètre dans Bailleul bombardé, ou des maisons brûlent .La grande rue principale est tellement encombrée que l’on y progresse à grand peine. Camions, fourragères, autos de liaison, fourgons, charrettes, hippomobiles, roulent à trois de front, se touchent, se heurtent, s’arrêtent, repartent, avancent d’une cinquantaine de mètres, puis s’arrêtent à nouveau et attendent que les véhicules précédents se soient remis en marche.
Des conducteurs crient, s’injurient, maudissant le ciel et la terre, d’autres impassibles ou hébétés sur leur siège sont résignés et silencieux. Des rafales de l’artillerie allemande viennent augmenter le désarroi de cette cohue en mouvement prise dans un passage trop étroit pour sa masse et ce n’est qu’après avoir dépassé le centre de la ville que l’on retrouve un peu d’air et d’espace.
Le bataillon en colonne par un parvient enfin à gagner la route de Locre beaucoup moins encombrée et sur laquelle les unités sont orientées au fur et à mesure de leur arrivée, par des motocyclistes placés à chaque carrefour.
Sur notre droite des fusées éclairantes allemandes nous semblent être lancées très prés de nous ce qui donne un peu de nerf aux hommes fatigués par les dures étapes précédentes.
Nous traversons le village de Locre comme le jour se lève et fidèle à une vielle habitude, je m’arrête  pour voir défiler le bataillon et m’entretenir avec les chefs et les hommes. Tel un long serpent de plus de trois kilomètres, le bataillon en colonne par un, marche en ordre parfait, les liaisons bien établies entre les unités. Les sacs ont été abandonnés mais beaucoup d’hommes n’ont se résoudre à jeter les objets devenus familiers et portent des musettes trop gonflées. Les fusiliers se relaient pour
Porter  leurs armes automatiques et à ma grande surprise, j’aperçois quelqu’un portant une mitrailleuse lourde sur son épaule.
-          Pourquoi n’avez-vous pas laissé cette pièce ? Elle est trop lourde pour cet étape !
-          Rien à faire, dit le sergent, ils ne veulent pas la lâcher.
-           Nous l’avons depuis le début de la guerre et nous la garderons jusqu’au bout, dit le zouave qui la porte, on se changera.
Et les yeux de ses camarades bien droits dans les miens expriment la même volonté, la même résolution ; jusqu’au bout.
C’est le sort de la France qui se joue en ce moment et tous le sentent si bien qu’un prodigieux élan les fait espérer contre toute espérance – jusqu’au bout.
A Poperinge, une colonne anglaise est déjà engagée sur notre itinéraire. Elle marche en bon ordre, les conducteurs de véhicules respectant les distances  n’essayent jamais de doubler. Un service d’ordre sévère et intransigeant maintient une stricte discipline et non loin du village, près d’un carrefour, un général anglais, une badine à la main regarde et contrôle.
Que nos hommes auraient été contents de voir eux aussi au moins une fois, le long du calvaire un général français les regarder.
Vers onze heures la fatigue est extrême et fort heureusement les bois de Proven nous offre alors un abri contre les bombardiers allemands qui viennent attaquer fréquemment la colonne. Nous en profitons pour faire une grande halte de 3 heures ; un court repos pour des soldats qui marchent sans arrêt depuis deux jours et deux nuits.
Entre Proven et Rousbrugge, nous rencontrons de soldats, des officiers belges qui rentrent isolément chez eux, sans armes et parfois la vareuse déboutonnée.
Beaucoup détourne la tête sur notre passage, dans la rue principale de Rousbrugge ou je me suis arrêté un instant, un civil bien mis, l’ai soucieux m’adresse quelques mots, puis brusquement me demande
-Dites Monsieur l’officier, que notre roi n’a pas trahi. !
Je le regarde finement, le salue et le quitte sans lui répondre. Il me fait presque pitié !
Après Rousbrugge, je devance la colonne pour gagner rapidement Hondschoote afin d’avoir des renseignements.
 
Bray Dunes ; La mer
 
 
Un désordre indescriptible règne dans la ville quand nous y pénétrons vers seize heures : une foule y remue, foule d’hommes en uniforme, appartenant principalement à des services, a des trains régimentaires, allant ça et la, sans chefs pour les commander, ou avec des chefs  qui ne commandent plus, rentrant dans les maisons pour y chercher surtout à boire, s’y attardant, bavardant avec les habitants. Au de la de la ville, en direction de la mer, des incendies rougeoient des dépôts d’essence brûlent et lancent vers le ciel des nuages épais de fumée noirâtre, des camions de munitions sautent, des explosions sourdes se font entendre.
Sur la place, je découvre enfin la voiture du commandant de l’infanterie divisionnaire, son capitaine adjoint n’a pas d’ordres.
Le commandant du régiment qui arrive à Hondschoote un peu plus tard n’a pas d’ordre non plus. Seul le capitaine Villesuzanne, commandant la compagnie hors rang, a un ordre ; celui de brûler les voitures du régiment et à la sortie d’Hondschoote, tout notre beau matériel auto en bon état devient la proie des flammes.
Enfin vers 7 heures du soir, au moment ou nos éléments de tête arrivent à Hondschoote, nous parvient l’indication de gagner Ghivelde ou la division doit se regrouper, mais avec interdiction d’utiliser la route directe Hondschoote – Ghivelde que les anglais gardent jalousement pour eux.
Le spectacle de cette grande plaine embrasée par les incendies est sinistre et grandiose. Hondschoote que nous venons de dépasser est alors bombardé par les stukas allemands et de tous cotés des maisons, des dépôts d’essence brûlent émettant une épaisse fumée noire.
A travers les marais, par les routes encombrées de matériels de toute sorte abandonnés pèle - mêle, nous accomplissons les derniers kilomètres de cette ultime étape.
L’espoir d’embarquer soutient ceux dont les pieds endoloris refusent presque de les porter. Dans le canal qui longe la route, gisent des canons, des voitures, des camions, des autobus, des chariots jetés la par ceux qui nous ont précédés. La nuit qui tombe ajoute son horreur à ce spectacle lugubre et déprimant.
Là-bas vers Bray- dunes, La panne et Furnes, l’horizon est en feu.
Pour atteindre Ghyvelde, il nous faut faire un long détour car nous ne devons pas gêner les mouvements des Anglais nos Alliés !
Complètement harassés, nous atteignons enfin Ghyvelde vers 11 heures du soir. Une pancarte fixée à une porte indique un poste de commandement. J’entre. Des hommes recrus de fatigue sont la couchés au sol et dorment. Il n’y a plus de PC.
Plus loin, dans chaque maison, chaque grange, chaque abri, des corps étendus, immobiles, gisent, brisés par l’effort.
L’église elle-même n’est plus qu’un grand dortoir et sur ses dalles, des combattants de la 1er Armée ronflent ou geignent en attendant l’aube.
Ghyvelde, jeudi 30 mai.- des l’aube je suis réveillé, malgré mon extrême fatigue, par le froid et par un bruit de troupes en marche, les hommes parlant  très fort et semblant très pressés. Je regrette ma couverture et regarde autour de moi : des soldats de toutes armes et des services en désordre, sans fusil, sans chefs, portant des paquets des sacs, se hâtent vers Bray Dunes, vers la mer.
Je réveille l’adjudant de bataillon Genoux qui dort encore sur le dur ciment et nous allons ensemble vers l’église ou la section de commandement du bataillon a passé la nuit, sur les dalles.
Elle est déjà debout, l’arme au pied, prête à partir et le sergent chef Grossard  qui me présente comme à la parade, m’annonce fièrement « complet ».
Le lieutenant Didier, un jeune professeur du séminaire de Chalons sur Marne, officier de transmissions, le sous-lieutenant Soule adjoint, le lieutenant Lheureux de la compagnie divisionnaire antichars (CDAC) qui s’est rallié à nous et qui a réussi à faire passer, malgré les anglais, quelqu’un de ses Latils et ses canons de 25, sont la aussi calmes et attendent l’ordre de départ.
Genoux et moi nous montons avec Lheureux sur un Latil pour aller vers Bray Dunes à la recherche du PC du régiment, avoir des renseignements et des ordres pour l’embarquement promis.
La route de Ghyvelde à Bray est encombrée par les véhicules de toutes sortes, Anglais et français, abandonnés pèle mêle, les uns l’avant dans le large fossé plein d’eau qui longe la route, les autres en travers, les camions enchevêtrés dans des chariots, de parc, des canons, des chars de combat, des caisses éventrées.
Nous nous frayons difficilement un passage à travers ce chaos et la cohue des piétons qui descendent vers Bray.
Au passage à niveau de la voie ferrée, la route est complètement obstruée par des équipages d’artillerie hippomobiles venus jusque la on ne sait comment et nous sommes contraints d’abandonner notre Latil et de continuer à pied.
Passant entre un énorme autobus parisien dont l’avant est enfoncé dans la vase du fossé et un chariot de parc mis en travers de la voie, sautant sur le marche pied et un char Anglais dont les munitions gisent éparses sur le sol, nous arrivons néanmoins à sortir de cet amas vers Bray que nous atteignons bientôt.
Nous apercevons alors devant nous la mer calme et belle. Le temps est superbe et nous nous entons revivre. Des bateaux sont la, des vaisseaux de guerre aussi avec leurs canons légers braqués vers le ciel  et l’on nous  a promis que nous embarquions dans les premiers.
Après toutes les souffrances endurées notre espoir renaît. Nous oublions nos fatigues. Nous regardons la mer avec des yeux dilatés.
La mer. Enfin sauvés !
Toute la côte est en feu, depuis Dunkerque à notre gauche jusqu'à la Panne au-delà de la frontière Belge. Dans Bray même, peu de maisons intactes, presque toutes ont reçu des bombes et plusieurs sont complètement démolies. De nombreux habitants sont restés, n’ayant pu s’enfuir avant que les communications avec l’intérieur ne soient coupées par les allemands ou n’ayant pas voulu abandonner leurs maisons. Des belges venant des régions de Nieuport et Furnes sont venus grossir leur nombre et tous ces gens se demandent anxieusement ce qui va se passer.
En approchant de la mer, nous regardons les navires ancrés sur la plage de Bray et dont les couleurs flottent au vent.
…. Ce sont des bateaux anglais. Il n’y a pas un seul vaisseau Français !
Notre cœur se serre de ne point voir la comme nous l’espérions, nos TROIS COULEURS.
Evidemment il y ale port de dunkerque, il y a aussi MALO ! Nos vaisseaux sont probablement las bas, mais puisqu’on nous avait donné Ghyvelde comme zone de rassemblement de la 12ème DIM, nous nous étions faites à l’idée simple que des bateaux français envoyés pour nous prendre, seraient à proximité.
Non loin de la dans les dunes, nous retrouvons le commandant du régiment et des officiers de son état major. Leurs yeux sont secs et ils ne peuvent dissimuler l’angoisse qui les étreint. Nous avions une foi entière en nos chefs de la 1ère armée. Ici à Bray , nous avons l’intuition que nous passons sous un autre régime ou le commandement partagé entre un général de corps d’armée et un amiral, semble dépassé par les événements, surtout lorsque ceux-ci ne se déroulent pas selon la règle du jeu.
Près de l’extrémité de la grande rue menant à la plage, des anglais sont massés, calmes, silencieux et attendent leur embarquement. Celui-ci commence vers 8 heures et se fait en ordre, par groupes de 50 hommes. Ils passent encadrés par leurs officiers et sous officiers et se dirigent vers les pontons.
Et nous ? Après une course épuisante, harassante, sous les bombardements des stukas, interrompus par quelques journées de durs combats pour contenir l’avance ennemie.
Quand embarquerons-nous ? Et où ? A-t-on des ordres ?
Rien
Les commandants des compagnies n’ont pu gagner Bray dunes avec leurs unités par suite du refus anglais de leur laisser utiliser la route de Hondschoote à Ghyvelde à 4 kilomètres à l’ouest de Bray Dunes.
« Qu’ils y restent, puisque nous ne connaissons pas encore notre point d’embarquement. Je ne veux pas demander un effort de plus à des hommes harassés, si cet effort n’est pas indispensable »
D’autre part, les bombardiers allemands viennent survoler  fréquemment Bray dunes et jeter des torpilles sur les bateaux et la ville.
La DCA anglaise réagit violement contre les attaques aériennes ennemies et les pièces des destroyers tirent avec acharnement sur les stukas.
Dans la matinée, quelques avions viennent nous survoler à faible altitude. Des hommes n’ayant pu voir, pendant toute leur retraite de Belgique que des appareils ennemis, ouvrent immédiatement le feu. Une forte clameur s’élève des dunes, ou les anglais ont reconnu les leurs et aussi de notre groupe ou plusieurs officiers observent les avions avec leurs jumelles. Le feu cesse !
Une semblable méprise ne se reproduira plus. Certes, Nos zouaves sont confus de leur erreur, mais en même temps se trouvant réconfortés par l’apparition de ces ailes amies, de ces ailes protectrices revues après un temps qui a paru long, bien long.
Très haut dans le ciel, des chasseurs canadiens aux ailes blanches et noires décrivent de grandes courbes dans l’espace.
Sur la plage, la belle plage de sable fin qui s’étend de Malo les bains à la Panne, errent depuis le matin des soldats français, en débandade ou par petits groupe. Croient-ils monter à bord d’un bateau allié comme on prend le train dans une gare de voyageurs au moment d’une grande affluence ? Et que leur nombre forcera la consigne ?
Certains ont voulu embarquer de force sur des navires anglais : ils ont été durement refoulés. Quelques débrouillards qui avaient réussi à se hisser sur le bord ont été jetés par-dessus bord, les anglais n’acceptant que nos blessés et nos grands malades.
 
 
 
DUNKERQUE,  camp retranché
 
Bray Dunes, 30 mai, après midi
 
Enfin nous allons embarquer
Une estafette de la division se présente au PC du régiment. A peine le colonel a-t-il jeté les yeux sur le papier qu’on lui apporte que son visage s’assombrit.
-          il n’est pas question d’embarquement, nous dit-il.
On demande nos effectifs, l’état de la troupe, l’armement qui nous reste et divers renseignements qui semblent indiquer que le général Falgade n’est pas du tout disposé à nous laisser passer de l’autre côté de la manche !
La surprise est grande et elle se change en stupeur lorsque vers  16 heures, nous recevons l’ordre d’établir le régiment à l’est de Bray Dunes, de la mer au canal de Furnes. Après avoir détruit sur ordre ses trains de combat avec leurs munitions, ses canons de 25, ses obusiers, ses armes lourdes, ses chenillettes, le régiment doit faire front et se battre.
Ce n’est pas à vrai dire la perspective de se battre qui nous cause de l’émoi, mais nous ressentons une amère déception en constatant, la vanité de la promesse d’embarquement faite par nos grands chefs lors du sauve qui peut de bailleul. L’espoir d’échapper aux allemands qui avait galvanisé les hommes, s’écroule.
« Battez vous encore jusqu‘au dernier pour couvrir l’embarquement des anglais ! »
Le général De La Laurencie qui nous commandait hier encore n’est plus qu’un passager. Son corps d’armée est dissous. Les 1er et 12ème divisions d’infanterie motorisées et la 32ème division d’infanterie, en entrant dans la zone de Dunkerque, passent sous les ordres du général commandant le XVIè corps , chargé de la défense de Dunkerque, sous les ordres de l’amiral Abrial, l’amiral « Nord ».
Des le 24 mai, le général Weygand avait décidé la création d’une « tête de pont aussi étendue que possible couvrant Dunkerque » destiné au ravitaillement de la bataille.
Dans la nuit du 25 au 26, le général Blanchard commandant  le groupe d’armée n°1 (GA1) avait précisé que cette tête de pont devait avoir pour limites : le canal de l’Aa, la Lys et le canal de dérivation.
Cette conception ne fut pas réalisée.
Le 28, la tragédie de Lille  avait bouleversé la situation. Le manque d’initiative de certains chefs et l’hésitation d’engager le combat à Lhomme avait causé l’encerclement dans Lille de cinq de nos meilleures divisions de la 1er Armée.
D’autre part la capitulation belge et la coopération limitée des anglais avaient empêché la réalisation rapide d’un camp retranché pouvant assurer l’évacuation des troupes dans de bonnes conditions.
Les Allemands avaient su exploiter au maximum les attaques contre nos divisions les moins résistantes et créer des brèches dans notre dispositif.
Le 30 Mai, nous avons perdu à l’ouest la ligne de l’Aa et au sud, les allemands sont devant Bergues, à moins de 8 kilomètres de Dunkerque.
Du bastion 32, Pc du XVIè corps, les ordres sont presque aussitôt suivis de contre ordres, par suite de la rapidité avec laquelle se déroulent les évènements.
La défense du camp retranché  de dunkerque qui a été organisé tan bien que mal par des notes successives ; comprend finalement deux secteurs ;
La 68ème Division, face à l’ouest, occupe le terrain compris entre la mer et la ligne Watten-bergues.
La SFF (secteur fortifié des Flandres) fait face au sud en liaison à sa gauche avec les anglais, au sud de la région marécageuse des Moëres.
Hier matin, lorsque le général Janssen, commandant notre division s’est présentée au bastion 32 pour connaître les conditions d’embarquement de la 12ème DIM, ordre lui a été donné de renforcer les troupes de la tête de pont et d’assurer la défense du canal de la basse Colme, de barnder à la frontière belge et de la à la mer.
Un officier de son état major, nous raconte la déconvenue du général à son arrivée au PC du général Falgade.
Ce dernier aurait fait illusion à la débandade générale et au mauvais état d’esprit qui commencerait à régner dans la troupe. Le général Janssen aurait protesté énergiquement et aurait affirmé que ses unités s’amenaient en ordre et que malgré l’extrême fatigue des hommes après vingt jours de combats et de marches forcées, le moral demeurait élevé.
Cette brève réplique aurait alors fait changer l’attitude du général commandant le XVI è corps, qui aurait vu dans l’arrivée de « la division des Coqs » une occasion inespérée de renfort. Un délai de 36 heures était cependant accordé au général Janssen pour réaliser son dispositif et promesse lui était faite que des sa mission terminée. La division embarquerait.
Le général Janssen était loin de se douter que par le seul fait que la 12è DIM demeurait jusqu’au bout une division d’élite, il allait recevoir du commandant du XVIè corps une telle mission de sacrifice. Il ne pouvait que s’incliner.
« - a vos ordres mon général ! »
Entre temps, nous prenons contact avec les défenseurs de la tête de pont.
 
 
Dunkerque, Camp retranché
 
Un sous-officier du 137è RI nous raconte que les trois bataillons de ce régiment, le glorieux régiment de la tranchée des baïonnettes, composé principalement de bretons et de vendéens, après s’être battus magnifiquement pendant quatre jours, sur la ligne de l’Aa, ont été relevés par des unités du 225è RI et regroupés non loin de nous dans la région de Téteghem. En quittant leurs position de l’Aa, ils ont été étonnés de voir que ni Loon plage, ni Craywick, ni Brouckerque, n’étaient défendus et que l’ennemi allait ainsi pouvoir franchir sans être inquiété, les 5  et 6 kilomètres, séparant la position abandonnée de l’Aa de la position de repli Mardyck-afgand.
Un lieutenant d’une unité régionale ; le 15è RTT nous fait part de ses craintes sur la valeur des unités du S.F.F. Manquant d’homogénéité et dont certaines n’ont pas encore vu le feu, telles que les troupes à l’instruction des C.I.D 60 et 21 (centres d’instruction divisionnaire).
L’artillerie a subi elle aussi de profonds remaniements. Le 35è RA de Vannes, commandé par le Lieutenant colonel Joubert a perdu trois de ses batteries ; le 25è RA de Chalons sur Marne a du abandonner la plupart de ses canons dans la traversée des moëres devant les barrages anglais.
Des artilleurs de 75 servent des pièces de 95 marine. Les officiers d’infanterie et d’artillerie qui doivent travailler ensemble ne se connaissent plus et cela peut avoir une certaine répercussion sur la rapidité de déclenchement des tirs d’appui direct dont l’infanterie a besoin.
La 60è Division  qui était aux ordres du corps de cavalerie Belge sur le canal de dérivation de la Lys, arrivée le même jour que nous dans la zone de dunkerque, devait relever les troupes du S.F.F  qui conserve le commandement de son secteur.
La 32è Division qui devait aussi embarquer, doit relever des éléments de la 68è Division entre Bergues et l’Afgand.
On dirait qu’au bastion 32 se joue une terrible partie d’échecs dont les pièces changent de place suivant les fluctuations du moment.
 
Mission de Sacrifice
 
Le colonel ne me le cache pas d’ailleurs ; il met spontanément à ma disposition la 9ème compagnie et m’autorise sur ma demande à pousser de forts avant postes jusqu'à la frontière. En obligeant l’ennemi à se déployer avant d’aborder notre ligne de résistance, nous pourrons reconnaître  ses forces, lui causer des pertes et gagner du temps, au moins jusqu’à la nuit du 1er au 2 juin.
En fin de matinée les unités sont en place ; les 2e, 3e, et 9e compagnies sur la position de résistance, ayant chacune une section aux avant-postes, - la 1er compagnie en réserve au centre – la compagnie de mitrailleurs et d’engins formant l’ossature du dispositif et spécialement chargée de la défense contre les blindés. Le sergent-chef Grossard a poussé son poste d’observation jusqu’en première ligne ; le fil est déployé et les ER 40 (appareils de téléphonie sans fil) donnent aux essais d’une manière satisfaisants.
Au début d’après midi, je visite successivement les unités afin d’arrêter en détail les mesures à prendre pour le lendemain. Au cours des conversations qui ont lieu, je donne aux sous officiers et aux hommes des renseignements sur notre situation et sur la mission de chacun. Combien de temps devrons-nous tenir ? – nous n’en savons encore rien, cela dépendra de la marine française, des possibilités d’embarquement et des évènements.
-          Et que deviendrons-nous ensuite ?
-          aucune équivoque, nous embarquerons les derniers si nous le pouvons.
 
Tous ces hommes aux visages sérieux aux traits fatigués par un effort physique surhumain, que j’ai appris à connaître tout au long de nos étapes de Namur à Dunkerque et pendant les combats livrés à l’arrière garde, je ne puis m’empêcher de les admirer. Leurs regards droits et clairs qui se croisent avec les miens, expriment leur volonté ardente de se battre et d’accomplir leur devoir tout leur devoir. Ceux de la Marne, de Verdun et du Chemin des Dames peuvent être fiers d’eux. Ils n’ont point démérité !
Demain nous recevrons le choc Allemand, malgré la supériorité numérique écrasante de l’ennemi, nous avons tous une entière confiance dans notre capacité de résistance ; Ils ne passeront pas.
Derrière nous le canon tonne dans la région de Spickher et du château de l’Afgand ou des éléments du 341è et 225è RI renforcés des artilleurs de la section du Lieutenant Kisselevsky du 39è RA résistent encore héroïquement aux assauts allemands.
A notre droite le 137è chargé de la défense du couloir de Notre Dame des Neiges –une place d’honneur- a été violement bombardé toute la journée.
Pendant ce temps nos alliés britanniques embarquent sur la plage de Bray dunes. A diverses reprises les bombardiers allemands viennent attaquer en piqué les bateaux anglais qui ripostent vigoureusement. La chasse anglaise veille sans relâche très haut dans le ciel et vers 15 heures une quinzaine d’appareils canadiens aux ailes blanches et noires mènent une ronde infernale autour d’une vingtaine de Messerschmitt. Sept avions allemands sont abattus et l’un d’eux s’engloutit en flammes dans la mer non loin de la.
La  panne et Furnes brûlent et d’épaisses colonnes de fumée noire montent vers le ciel.
A la tombée de la nuit, l’artillerie allemande déclenche un tir violent sur Bray et une centaine d’obus tombent autour du PC du bataillon éteignant fréquemment nos bougies.
Vers 11 heures les dernières unités anglaises commencent à franchir nos lignes et se replient sur Bray
Demain les troupes françaises assureront seules la défense de dunkerque.
 
Samedi 1er Juin
A l’aube de ce premier matin de juin nous sommes prêts à la lutte ; nous avons pu récupérer des cartouches, quelques armes lourdes et le groupe de mortiers de 80  a eu la bonne aubaine de découvrir quelques caisses d’obus à grandes capacités, ce qui le met de belle humeur.
L’équipe de dépannage du Sergent Kempf  a remis en marche deux camionnettes avec lesquelles le sergent-chef Cosme effectue rapidement les transports de munitions et de matériel du lieu de récupération aux compagnies et deux de nos motocyclistes sont tout fiers d’amener deux belles motos anglaises et d’exécuter devant nous quelques acrobaties sur le sable.
Malgré toutes les déceptions  subies, le moral est bon. Les hommes ont pu, la veille, améliorer d’anciennes tranchées creusées des éléments nouveaux, disposer les mitrailleuses et les camoufler soigneusement avec des branchages. Ils attendent, calmes, l’arrivée de l’ennemi.
Pendant ce temps, les anglais hâtent leurs derniers embarquements. Vers 7 heures 30 une vingtaine de stukas viennent bombarder Bray, mais la défense riposte énergiquement ; mitrailleuses, canons revolvers, pièces des destroyers font un vacarme assourdissant. Au même moment l’artillerie de campagne allemande ouvre le feu sur nos positions et la ville, semant la frayeur parmi les quelques civils qui y sont demeurés et qui se hâtent de se réfugier dans les caves. Des femmes maudissent la guerre et l’une d’elles dont je ne me rappelle plus si elle était française ou belge me dit ;
« Pourquoi vous battez vous encore ? »
Mais avant que j’aie le temps de lui répondre, son mari l’entraîne dans un abri.
« Viens tu ne peux pas comprendre, cet officier fait son devoir ! »
Des 6 heures, des éclaireurs allemands aperçus et signalés par nos observateurs commencent à se montrer devant nos avant-postes qui attendent froidement de les avoirs à moins de 400 mètres pour les descendre.
L’ennemi surpris marque un arrêt et cherche alors à s’infiltrer par les fossés mais sans succès.
Vers 11 heures, le danger surgit sur notre droite ou le 2ème bataillon a été obligé de replier ses  avant-postes. L’un d’eux composé d’un groupe de 9 hommes commandés par le sergent-chef Delahaye, installé au bloc Vesoul, tient tête toute la matinée à une compagnie allemande qui avait réussi à progresser au sud de la route de Furnes et lui inflige de lourdes pertes, malgré leur infériorité et les obus  qui pleuvent sur le fortin, les zouaves tiennent bon, mais un projectile éclate près d’un créneau tue le tireur au FM et blesse mortellement le sergent -chef Delahaye. Le caporal Rafenne le remplace aussitôt et la fusillade recommence par tous les créneaux jusqu'à ce qu’une pièce allemande amenée à proximité réussie un coup d’embrasure tuant deux hommes et en blessant grièvement  un troisième. Vers 11 heures les quatre hommes valides transportant leurs camarades blessés se retirent en utilisant un fossé d’irrigation sur la ferme de la grande mare pour rentrer à leur compagnie.
Menacés sur leur droite, les avants postes des dunes reçoivent alors l’ordre de se replier et leurs mouvements protégés par les tirs de nos mortiers sont terminés à 13h30.
Nos batteries de 75 sont aussi entrées en action et leur appui nous est infiniment précieux. Les artilleurs du 15è RA de la 1ère division, que renforce notre artillerie divisionnaire durement éprouvée au cours de cette longue retraite, ont récupéré un lot important de munitions et peuvent se montrer prodigues à notre égard.
Dans l’après-midi, l’ennemi s’infiltre partout et est au contact de notre ligne de résistance qu’il essaye de forcer en plusieurs endroits mais en vain. Du poste d’observation, nos guetteurs nous signalent des rassemblements allemands, dont l’un particulièrement allemands, dont l’un particulièrement important au bloc Orléans devant la 3ème compagnie.
L’artilleur est aussitôt prévenu par téléphone :
« Allo ! Allo ! Rassemblement ennemi Orléans ! »
Et moins de cinq minutes plus tard les obus de 75 rageurs passent en sifflant et miaulant au dessus de nos têtes pour aller éclater avec un bruit sec  300 mètres plus loin. Entre temps de violents combats aériens ont lieur dans le ciel, deux bombardiers à croix gammée et deux Messerschmitt sont abattus par les patrouilles de chasse anglaise et canadienne, leurs occupants descendus en parachute sont faits prisonniers.
Au soir l’artillerie allemande redouble de violence cherchant à atteindre surtout nos positions avancées et s’acharnant principalement sur les ouvrages repérés par son aviation d’observation. Jusqu'à la tombée de la nuit nos compagnies de première ligne subissent les attaques de l’infanterie allemande.
Par trois fois, celle-ci se rue à l’assaut après une violente préparation d’artillerie et chaque fois malgré son écrasante supériorité numérique, elle est rejetée avec de lourdes pertes.
Le jour cessant, les allemands s’organisent devant nous et creusent à la hâte des trous pour se protéger des tirs efficaces de nos batteries de 75 qui les harcèlent sans arrêt, répondant immédiatement à toutes nos demandes.
Tard dans la nuit, lorsque nos blessés sont soignés et évacués, nos transports de munitions effectués, notre fil téléphonique réparé, nous pouvons songer à prendre le repas du soir qu’un cuisinier à préparé dans une maison voisine en profitant d’une accalmie et en utilisant les ressources du pays :
·         Beefsteaks de cheval
·         Pommes de terre frites
·         Pain de guerre
 
Cette journée a été aussi particulièrement dure pour nos voisins. Le bataillon du 137è, débordé sur sa gauche par suite du retrait des troupes anglaises au pont à moutons, a résisté héroïquement aux attaques allemandes au nord du canal de la basse Colme, mais non sans éprouver de lourdes pertes et a du finalement se replier sur Notre-dame des neiges  ou le commandant Couhé, un héros des deux guerres, regroupe ses unités. A sa droite, le 2ème bataillon du même régiment a été aussi très éprouvé et s’est rabattu à la nuit  sur le Galghouck.
La garnison de Bergues tient encore malgré le violent bombardement par l’artillerie et l’aviation allemandes qui dura toute la journée et l’ennemi n’a pu progresser au delà des fossés qui entourent la vieille citadelle.
Derrière nous, Dunkerque est en feu et de hautes flammes rougeâtres montent vers le ciel, ou plutôt vers le nuage épais et pesant de fumée noire qui s’étend sur la ville.
 
Dimanche 2 Juin :
 
Vers 3 heures, nos positions sont violemment canonnées par l’ennemi, tandis qu’une escadre de stukas vient jeter des bombes sur Bray dunes, obus et torpilles pleuvent. A la station, un train de munitions saute. Dans la ville en ruines, plusieurs incendies s’allument.
Les zouaves prennent une bonne part de cette grêle de projectiles de tous calibres et leur matinée est bien remplie. Qu’on en juge par ces notes brèves extraites d’un carnet de route :
 
8h30. Le bombardement reprend avec une extrême violence. La terre tremble, nos pertes sont cependant légères car les hommes ont pu creuser des tranchées ou renforcer des abris pendant la nuit.
9h30. L’attaque ennemie se déclenche dans les dunes. Les mitrailleuses lourdes et les mortiers entrent en action. Elle est partout repoussée.
10h00. l’artillerie allemande exécute un tir de ratissage sur Bray et ses environs. Une deuxième attaque débouche presque aussitôt. Des éléments d’assaut concentrés aux blocs Moulins et Orléans sont décimés  avant de se lancer au combat par nos canons de 75 et nos mortiers de 81 qui tirent à cadence rapide leurs obus à grande capacité. L’ennemi est encore rejeté.
11h00. Une grêle de projectiles surtout de moyen calibre s’abat sur les premières lignes.
12h00. troisième tentative allemande pour aborder nos positions. Elle est partout  durement repoussée avec de lourdes pertes pour l’assaillant.
Enfin vers 13h30, une légère accalmie se produit et nous en profitons pour manger rapidement un beefsteak de cheval et quelques biscuits car nous n’avons plus de ravitaillements.
Et le marmitage reprend une demi-heure plus tard avec une intensité encore accrue. De nouvelles batteries ennemies nous prennent maintenant d’écharpe et nous gratifient de leurs projectiles.
Après leurs échecs de la matinée, les allemands  semblent renoncer à se lancer à l’assaut de nos positions, mais cherchent plutôt à prendre pied dans nos lignes par des infiltrations locales.
Dans l’après midi  le Lieutenant De La Taille  (3è cie) signale que l’ennemi est à portée de grenade de sa position de résistance. Le capitaine Lanneau (2è cie) a vu de son coté des fantassins en feldgrau s’infiltrer en nombre dans les creux des dunes devant son unité et s’attend à une nouvelle attaque.
Tous ces renseignements sont apportés par les agents de liaison qui avec un courage admirable, parcourent sans cesse les zones battues par l’artillerie allemande et par le sergent Grossard qui du poste d’observation du bataillon suit avec un réel mépris du danger tous les mouvements de l’ennemi.
Le commandant du I/3cie ayant alors demandé l’appui des chars, le peloton de 5 Hotchkiss du Lieutenant De ferry est mis à sa disposition vers 16 heures. La nature du terrain limitant l’emploi des blindés, il est décidé que les chars couvriront la gauche du bataillon en cas d’attaque le long de la cote, ou soutiendront une contre attaque éventuelle de la compagnie Moyse (1ère Cie).
Pendant ce temps, l’ennemi redouble d’ardeur, escomptant trouver un point faible par lequel il pourrait faire une brèche dans notre dispositif et lance attaque sur attaque. Partout les zouaves résistent magnifiquement, tous font preuve d’un superbe  courage et d’une volonté inébranlable de battre l’adversaire.
Ceux qu’il faudrait citer pour leur bravoure sont trop nombreux et je me bornerai  à mentionner :
Le sergent Guay et le caporal Desbled  de la 1ère Cie, tués à leur poste pendant qu’ils réglaient le tir de leur fusil mitrailleur sous le bombardement
Le zouave Bessière qui blessé par balle, refuse de se laisser emporter par ses camarades leur rappelant qu’ils ont une mission plus impérieuse à remplir.
L’adjudant chef Bazin, chef de section à la C.A.B au sujet duquel le sous/lieutenant Henneteau a produit le rapport suivant ;
 
«  Le 2 juin, les allemands portent leurs efforts sur la petite dune occupée par Bazin et règlent en conséquence leurs tirs de mortiers et d’artillerie.
Dans la matinée, ce poste est continuellement visé. Sans cesse les grenades et les obus tombent à proximité. Le petit toit de sacs de terre protégeant les tireurs est vite déformé. Le sable remplit les éléments de tranchée  et les hommes ne sont plus protégés que jusqu’à mi-corps .Ils doivent tirer accroupis, baissés sur leurs pièces qui s’ensablent rapidement et s’enrayent.
A trois reprises, l’ennemi essaie de s’infiltrer entre deux compagnies coiffant le groupe de mitrailleuses par ses tirs, mais chaque fois celui-ci fait entendre ses pièces qui brisent net l’avance adverse.
Bazin sait l’importance de son poste. Bien que ce dernier soit très exposé, il a tenu à y rester et il veut le garder car l’occupation de ce point par l’ennemi serait une menace pour nos postes de défense de la gauche et même du centre. Les servants mitrailleurs sont très éprouvés par le bombardement.
Au début de l’après midi, les allemands réussissent à amener à quelque centaines de mètres une pièce anti-char qui tire dans les créneaux du bloc la Rochelle. Prise sous nos feux elle se retire.
Vers 13 heures, l’ennemi continue à s’infiltrer et n’est plus qu’a quelques mètres. Vers 15 heures, nous repérons à 400 mètres environ, un groupe ennemi qui installe une mitrailleuse. Pris sous nos tirs, il est contraint lui aussi de se retirer, mais trois de nos servants sont blessés.
Bazin qui se tenait alors auprès de moi, me quitte pour rejoindre ses hommes à proximité. Tandis qu’il observe une nouvelle infiltration ennemie, une balle le frappe en plein front, il est 15h30 »
 
Son exemple avait électrisé ses hommes. Aucun ne voulut quitter ce poste d’honneur et l’ennemi ne pût jamais réussir à s’emparer de ce point de résistance qui l’avait tenu en échec malgré tous ses efforts.
En fin de journée, une triste nouvelle nous parvient, le général Janssen commandant notre division a été tué au fort des dunes vers 19h  par un bombardement de stukas.
Nous l’avions vu en début de l’après midi à l’entrée de Bray, fumer tranquillement une cigarette sur la route alors q’un barrage de 105 avait obligé sa voiture à stopper. Il avait voulu nous apporter lui-même la bonne nouvelle de notre embarquement au cours de la nuit du 3 au 4 juin.
Nous l’aimions tous pour sa simplicité, son esprit de justice, sa bravoure, son jugement clair et ses décisions nettes qui rendaient facile la tache de ses subordonnées.
Des autres secteurs de la tête de pont, les renseignements sont peu rassurants. A l’ouest dans le secteur de la 68è DI, l’ennemi a réussi à gagner du terrain au nord du canal de la haute Colme s’emparant du château de l’Afgand ou le lieutenant Martin Jaubert résistait héroïquement depuis cinq jours avec deux sections d’infanterie et une d’artillerie aux assauts furieux d’un adversaire cinq fois supérieur en nombre.
Entre Bray dunes et Bergues toute la XVIII Armée allemande a attaqué avec cinq divisions nos positions et si elle a subi un échec complet dans la région de Bray, elle a néanmoins remporté avec succès sur le front défendu par le S.F.F (secteur fortifié des Flandres).
Bergues est tombé et malgré l’héroïque défense des survivants du vaillant 137è RI et  la meurtrière contre attaque faite par le C.I.D 21 soutenu par le 7è G.R.D.I (groupe de reconnaissance divisionnaire) et le 18è G.R.C.A, la 18è division silésienne, la « division de sang » a réussi é s’emparer du village de Coudekerque et est aux portes même de Dunkerque.
Lundi 3 juin « la division embarque dans la nuit du 3 au 4 juin » a dit le général Janssen.
Il faut donc tenir à tout prix encore aujourd’hui.
Notre situation est critique. Nous risquons de nous voir coupés de Dunkerque. N’importe ! ici dans les dunes de bray, nous tiendrons jusqu'à l’heure du décrochage !
Dans la matinée, les allemands renouvellent  leurs tentatives pour aborder nos lignes et l’action de leur artillerie se fait durement sentir car ils ont maintenant des batteries au nord du canal de la basse Colme qui nous prennent de revers.
Par contre, les attaques de leur infanterie, découragée par ses durs échecs de la veille, sont molles et sont facilement repoussés
Nous apprîmes, le lendemain au bivouac de Rosendael des officiers allemands eux-mêmes que leurs compagnies engagés devant nous, dans les dunes de Bray, avaient perdus dans la seule journée de 2 juin, environ 40% de leurs effectifs.
Enfin dans l’après midi, nous parvient l’ordre de décrochage. Le début de l’opération est fixé à 21h30. L’espoir renaît dans les cœurs malgré toutes les désillusions des derniers jours.
Chacun reprend confiance et attend l’heure du repli, le moment de gagner Dunkerque et de sortir enfin de cet enfer.
Tard dans la soirée, nos mortiers de 81 lancent leurs derniers obus, dont une centaine à grandes capacités, sur tous les points que nous avons occupés par l’ennemi. Cette manière de détruire nos munitions n’est pas  conforme à l’ordre reçu qui est de les immerger ou d’enlever les fusées, afin que notre repli passe inaperçu de l’ennemi, dit-on.
Mais il est plus conforme à notre tempérament  et de plus nous en faisons un point d’honneur.
Réussirons nous à gagner le môle est de Dunkerque ou les bateaux nous attendent ?
Nous devons gagner cette nuit le môle Est de dunkerque où les embarquements commencent à 22h30. J’ai dans la poche une belle instruction concernant le décrochage et l’embarquement. Rien ne manque pour le décrochage proprement dit. On y a tout prévu comme dans un thème de l’Ecole de guerre et elle pourrait aussi bien s’appliquer dans un autre lieu et à un autre temps en changeant quelques noms et quelques chiffres.
Pour certaines unités, son exécution est facile. Pour nous, qui avons pourtant décroché plusieurs fois au cours de notre retraite de Namur à dunkerque, en ligne brisée de plus 300 kilomètres, le temps qui nous est donné nous parait une véritable gageure. Nous avons environ 15 kilomètres à  faire pour atteindre le point d’embarquement, par une nuit noire et en suivant un itinéraire  soumis à de violents tirs de harcèlement de l’artillerie ennemie. Nous ne pourrons pas atteindre le môle est avant une heure du matin. Les éléments de protection qui doivent rester sur place jusqu’à minuit ne pourront pas y être avant 3 heures et demie.
Fiévreusement les officiers consultent leurs montres et à l’heure exacte mettent leurs unités en marche.
Pour la dernière fois, j’observe leur long défilé au passage à niveau de Bray. Les hommes passent dans un ordre parfait et tous ont leurs armes. Ils me rappellent les combattants de Verdun et de champagne relevés du fort de Douaumont ou De Navarin.
Ce sont eux.
Ils ignorent presque tous la situation .Dans la sortie, celle-ci est devenue tragique. A l’ouest la 68ème D.I tient encore le canal de Bourbourg, mais elle a perdu dans le bataille le 341è RI et elle n’a pu empêcher les allemands de s’emparer de la ferme du grand Meuninck malgré l’héroïque défense de l’artillerie du 89ème RA commandée par le capitaine Lemmonier qui s’était sacrifié  pour faire cesser un tir trop court de nos batteries.
Au centre, les unités de la division de marche du secteur fortifié des Flandres, constituées d’éléments hétérogènes – en particulier le régiment Z- n’offrent plus qu’une faible résistance. Les Meurtrières contre attaque faites en vue de rejeter un ennemi supérieur en nombre sur la Basse Colline ont usé nos disponibilités et permis aux allemands de faire tomber rapidement Teteghem et de s’avancer jusqu’à Coudekerque Branche et au canal de Furnes.
Le désarmement est grand et si malheureusement quelques rares groupes de soldats, composés surtout de travailleurs régionaux arborent des loques blanches au bout de bâtons au moment de l’approche des allemands, par contre la tourmente qui emporte nos unités tournoyant dans la mêlée sur les ordres et contre -ordres, suscite les plus beaux actes d’héroïsme  de nos  fantassins cavaliers, artilleurs et marins que l’histoire ait jamais enregistrés.
A Téteghem, le Lieutenant-colonel Menon brule le drapeau du 137è RI avant de déposer les armes, tandis que le commandant Couché, refusant de se rendre, debout face à l’ennemi abat cinq allemands avant de s’écrouler atteint par une balle en pleine poitrine. Quelques débris du 137ème réussissent cependant à gagner le pont du chapeau rouge sur le canal de Furnes et à s’y maintenir.
Cette nuit, pour gagner le mole- Est de Dunkerque, nous n’avons plus qu’un étroit couloir entre la mer et le canal de Furnes. A vrai dire, cela nous inquiète peu, nous avons par expérience  que les allemands attaquent rarement dans l’obscurité et d’autre part nous sommes bien décidés à passer quoiqu’il arrive. Mais nous avons un rendez vous avec le bateaux que nous ne devons pas manquer.
 
L’aube Tragique
 
A Malo Terminus, nous quittons  la voie ferrée  pour prendre la large avenue qui conduit à Malo les Bains et à Dunkerque, puis nous longeons  le canal qui aboutit près du môle Est.
D’autres unités sont déjà engagées sur la route que nous suivons, ainsi que les groupes, des isolés sans arme sortant on ne sait d’où, sans chefs, mais marchant tous vers le même but, vers la jetée.
Bientôt ce n’est plus une colonne qui avance, c’est une foule qui piétine, qui cherche à s’écouler vers le môle Est trop étroit pour contenir tous les combattants qui s’y pressent. Nous mettons une heure pour parcourir les 500 derniers mètres à travers une cohue d’hommes  qui se bousculent, s’invectivent, chacun ne voulant pas perdre une place de peur de ne point embarquer.
Aucun service d’ordre, même pas à l’entrée de la jetée pourtant facile à barrer. Un troupeau humain y stationne en attendant les bateaux qui n’arrivent point ou qui n’arrivent plus.
Les moyens mis par la marine à la disposition de l’armée sont pourtant importants : 14 grands paquebots, 2 torpilleurs et une cinquantaine environ de bateaux de pêche et de chalutiers.
Pourquoi ne sont-ils pas tous venus ?
Pourquoi des paquebots qui auraient pu enlevé près de 3000 hommes n’ont-ils pas accosté cette nuit fatale ?
L’embarquement des troupes a bien commencé pourtant à l’heure fixée. Des bateaux de pêche, des cargos  ont bien pris leur part de cargaison humaine et fait place aussitôt à d’autres bâtiments qui s’emplissaient à leur tour et mettaient cap sur l’Angleterre.
Mais la faible capacité de ces moyens de transport n’a pas prévu d’écouler, selon le rythme prévu la masse d’hommes à embarquer.
Sur le quai de la nouvelle-Ecluse, ou attendaient les unités de la 32è DI, l’évacuation est arrêtée des 3h30 et le général Lucas, qui surveille les opérations d’enlèvement de sa division, à la chance de pouvoir partir  dans une vedette anglaise amarrée au bout de la jetée.
De l’autre côté du Chenal , un destroyer britannique , après avoir sabordé un cargo pour obstruer l’accès des bassins, quitte lui aussi la jetée à 3h45, après avoir embarqué sur son pont 500 hommes ayant eu la veine de se trouver près de l’endroit ou la passerelle du destroyer a été lancée.
Lorsque le jour se lève, c’est à peine si l’on aperçoit au loin quelques fumées des derniers navires qui regagnent hâtivement le port de Douvres.
Rien !
Le désespoir commence à gagner ces milliers d’hommes qui ont combattu avec tant de vaillance et qui viennent échouer maintenant sur la jetée d’un port, sans aucune issue.
Certains essayèrent de gagner la côte anglaise avec des canaux des radeaux, nous les voyons s’éloigner à force de ramer.
Y parviendront –ils ?
Des groupes commencent à refluer vers les dunes afin de diminuer leur vulnérabilité aux coups possibles de l’ennemi notre rassemblement constitue vraiment une belle cible pour les allemands que rien ne peut arrêter maintenant.
Vers 6 heures, une escadrille de 26 chasseurs canadiens vient croiser au dessus de nos têtes. Est-ce un adieu ?
Une sourde colère gronde dans le cœur de ces hommes abandonnés à leur sort qui n’attendent plus rien, sauf l’arrivée des vainqueurs !
Tout est fin pour eux .ils n’auront même pas la consolation d’être capturés en plein combat, après avoir épuisé toutes leurs cartouches, sur le sol français qu’ils défendaient avec acharnement.
 
Vers 7 heures, le colonel blanchon qui commande provisoirement la 12ème D.I.M depuis la mort du général Janssen passe près de nous et se dirige  vers le bastion 32, PC du camp retranché.
Il n’y retrouve personne. Le général Falgade est parti hier soir, à 212 heures avec l’amiral sur une vedette de la marine.
 
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Vers 8 heures, un motocycliste allemand se présente à l’entrée du port, un grondement de colère les accueille !
Ces allemands, que nous tenions en respect hier soir encore n’ont plus qu’a nous ramasser comme du vil bétail.
Toute résistance est inutile et je vois autour de moi des Zouaves dont les yeux pleurent de rage.
Je prends alors mon pistolet, le démonte et en jette les pièces dans le port.
Toutes nos armes subissent le même sort. Les fusils, les mousquetons, les mitrailleuses sont brisées sur la pierre et leurs morceaux  lancés à la mer.
Nous ne livrons aucune arme aux allemands
A 9 heures le drapeau à croix gammée est hissé sur le phare.
Nous assistons alors avec intense émotion à la prise de possession par l’ennemi de ce port de dunkerque défendu si courageusement.
 
PRISONNIERS !
 
 Les soldats allemands dirigent comme du bétail quelque 40 000 soldats  français vers Rosendael, dans un vaste terrain, sans eau, sans abris, sans vivres.
 
Les baïonnettes allemandes nous entourent !
 
 Au cours des deux derniers jours de combats très durs, les actes de courage et même d’héroïsme n’ont pas manqué ; quelques-uns méritent d’être mentionnés :
 
« Le zouave BESSIERE blessé par balle refuse de se laisser emporter par ses camarades, leur disant qu’ils ont une mission à remplir. Le sergent GUAY et le caporal DEBLED règlent le tir de F.M malgré un bombardement intense et sont tués sur place par un obus ».
 
« JOUBERT, de la 3ème cie, atteint par un éclat d’obus continu à se battre. Le tireur JOLY tire sur l’ennemi qui avance jusqu’à ce que son arme soit brisée entre ses mains par un éclat d’obus ».
 
« CRAMPON, blessé le 1er juin, à 14 heures, reste à son poste de combat et ne consent à partir qu’à la nuit pour se faire soigner. Les agents de liaison THION, MAFARETTE, VILETTE, FRANCOIS, GUIDOUX, DECOURTIL, etc passent à travers balles et obus. Les téléphonistes CUBAUD, CHEVRIER, réparent les lignes coupés sous le bombardement, conduits par le lieutenant DIDIER des transmissions ».
 
« Les brancardiers URBAIN, JEANNETON, font l’admiration de leurs camarades par leur dévouement ».
 
 
 

 

 


 
 

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